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Expulsés, déportés, survivants, revenants. Les Juifs d’Alsace de 1933 à 1958 - Nicolas Laugel

Nicolas Laugel mène une recherche doctorale sur les Juifs d'Alsace, de 1933 à 1958, pour comprendre quel a été leur sort, leurs parcours avant, pendant et après la Shoah. La communauté juive d'Alsace présente la particularité d'être anciennement installée sur ce territoire et d'avoir connu un taux de survie supérieur à la moyenne nationale. 

Bourse doctorale 2025-2026

Après un mémoire de Master d'histoire consacré au retour des Juifs de Haguenau et ses environs après la Shoah, Nicolas Laugel a élargi sa recherche à l’ensemble des Juifs d’Alsace entre 1933 et 1958, année de la réouverture de la synagogue de Strasbourg, devenue également un important centre communautaire. Nous lui avons posé quelques questions sur son sujet de thèse. 

Quelle est la particularité de la communauté juive d'Alsace ?

L’Alsace constitue un territoire particulier, car sa population a été évacuée dès septembre 1939, y compris la communauté juive. À la fois rurale et citadine, celle-ci y est implantée de longue date. Dans les communes rurales, il s’agit d’une communauté aux profils relativement homogènes, composée notamment de marchands de bestiaux parlant l’allemand ou le judéo-alsacien. Ce judaïsme rural est profondément enraciné dans ces territoires. Dans les petites villes, on trouve davantage de professions libérales, mais les pratiques religieuses restent proches de celles des villages. Certaines villes de taille moyenne, comme Haguenau, jouent un rôle de pôle pour les populations rurales environnantes. Un exode rural important se produit en effet après la Première Guerre mondiale. Dans la communauté de Strasbourg, forte de 9000 personnes, on retrouve des médecins et des avocats, qu'on appelle les "Israélites". Globalement, la communauté d'Alsace est unie par une identité juive qui relève quasi-uniquement du domaine de la religion. 

Quel est le sort de cette communauté juive d'Alsace dispersée sur le territoire français à partir de 1939-1940 ? 

L'évacuation puis l'expulsion des Juifs d'Alsace explique en partie leur taux de survie supérieur à la moyenne nationale. Je cherche à comprendre les facteurs ayant permis ce résultat. Dans mes recherches sur les réfugiés, j’ai identifié 35 départements où se sont repliés les Juifs d’Alsace, en particulier la Dordogne, le Rhône, l’Allier, la Loire, l'Indre et le Puy-de-Dôme. Les lieux de refuge sont très dispersés. Mes sources principales sont les archives d'État, notamment les fonds relatifs aux réfugiés, et les sources administratives d'après-guerre. Les Juifs d’Alsace bénéficiaient d’une allocation spécifique, parfois supprimée en 1943, mais pas systématiquement. Le recensement juif constitue également une source majeure pour mesurer l’ampleur de la persécution antisémite. 

Où en êtes-vous dans vos recherches ? Qu'avez-vous "découvert" ? 

Mes travaux me permettent de reconstituer des parcours, par exemple celui de familles restées dans le même village entre 1940 et 1944. J’étudie ainsi les modalités concrètes de leur survie. Je m’intéresse aussi au sort des enfants présents dans les orphelinats de Strasbourg avant-guerre pour savoir s'ils ont bénéficié, plus que d'autres, des réseaux de sauvetage de l'OSE. Je m’interroge également sur l’engagement des jeunes formés dans les écoles juives : plus investis dans les mouvements de jeunesse, sont-ils plus souvent entrés en résistance ? Mon objectif est de comprendre comment ces jeunes ont traversé la guerre. Les Juifs des villes se comportent-ils différemment des Juifs des campagnes ? Je cherche à comprendre les comportements des uns et des autres à l'aune de leur statut socio-économique d'avant-guerre.

Une disparité apparaît entre les Juifs d’Alsace et les autres populations juives : ils ont parfois bénéficié d’exemptions, comme celle liée à l'obligation de servir dans l'organisation Todt, étant d’abord considérés comme réfugiés avant d’être identifiés comme Juifs. Une hypothèse pour expliquer leur taux de survie plus élevé vient de ce qu’ils se trouvaient déjà en zone Sud avant 1942. Leur statut, sans être privilégié, était néanmoins différent. 

J’étudie également la manière dont ces populations ont perçu et vécu les événements, et comment elles y ont réagi. Je recherche les noms des familles juives alsaciennes identifiées dans les archives des différents départements, et j’essaie de déterminer les stratégies de survie mises en place dès 1940. J’ai ainsi identifié, par exemple, un juge de Mulhouse qui, sur le fichier d’évacuation (créé à partir de l’automne 1940 et qui n'a rien à voir avec le fichier juif), change de confession et devient catholique, une femme qui change son nom de jeune fille en Lemoine au lieu de Lévy, et certains qui refusent tout simplement de répondre à la question de leur confession, alors qu'ils la donnent en 1936. 

Quel est le sort de ces populations juives d'Alsace après la guerre ?

Les Juifs d'Alsace présentent la singularité d’être largement revenus dans la région après la guerre malgré les nombreuses spoliations, que je m’efforce de retracer. Si les survivants ont témoigné, c'est moins le cas de ceux qui ont survécu sans être déportés, eux-mêmes pouvant estimer ne pas avoir autant souffert que d’autres, et que leur histoire, peut-être, était moins légitime ? L’originalité de mon travail réside dans l’étude de leur sort à travers le prisme de la mobilité (dont l’immobilisme est une partie intégrante), et mon ambition vise à écrire l’histoire de ces Juifs d'Alsace dans les régions où ils étaient réfugiés, mais à hauteur d’hommes, de femmes et d’enfants plus qu’à l’échelle des départements.

Vous avez également un engagement en faveur de cette mémoire, pouvez-vous en parler ?

J’ai mené plusieurs projets pédagogiques avec des collégiens et des étudiants dans le cadre de l’association Stolpersteine67. Honorer la mémoire complète la démarche scientifique et lui donne une dimension concrète. Le Mur des Noms de Strasbourg, basé sur mes recherches, a été inauguré en janvier 2025. Je suis aussi devenu délégué régional du Comité français pour Yad Vashem pour l'Est.

Expulsés, déportés, survivants, revenants. Les Juifs d’Alsace de 1933 à 1958 - Nicolas Laugel

Requête d'un réfugié alsacien pour récupérer son logement (© archives municipales de Haguenau) 

Nicolas Laugel a obtenu une bourse doctorale de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah pour l'année 2025-2026.